Roubaisien et Français, je suis à la fois Charlie et Roubaix

En 1914 les terroristes assassinèrent Jaurès, en 2001 ils anéantissaient les Twins towers, en 2015 ils tuent les dessinateurs… Les terroristes ne s’en sont ni pris au Président Français ni à la Tour Eiffel : ils s’en sont pris à Charlie Hebdo. Comme quoi, le monde change beaucoup plus vite que nos idées ! De son côté Roubaix qui se prenait encore pour une « ville monde » se trouve un peu plus chamboulée….

Qu’on le veuille ou non, c’est un fait aujourd’hui : les opinions se font et se défont à la vitesse de 140 signes par seconde. A ce rythme, les jugements se font à l’emporte pièce, les esprits s’échauffent, les gens se blessent, on ne prend plus le temps de la réflexion. Dans ce contexte donc, quoi de plus simple que de s’en prendre à la ville à la plus forte population d’origine musulmane de France? Quoi de plus facile que caricaturer Roubaix quand il s’agirait de se poser les vraies questions ?

Je l’assume totalement, je faisais partie des quelques milliers de lecteurs réguliers de Charlie Hebdo, je n’en tire aujourd’hui aucun orgueil, aucune fierté. Pour être franc, je préfèrerais me sentir parfois moins seul à lire aussi le Monde… Il en va en effet de la liberté d’expression, comme de l’art : on est d’accord ou pas, on trouve ça beau ou pas, on peut se dire que ça ne sert à rien et pourtant… c’est comme l’amour : c’est essentiel, il faut que cela puisse exister si nous voulons tenir en vie! Entre adoration et détestation, entre passion et raison, c’est tout cela qui nous aide à gérer nos propres contradictions…

En la matière, je crois qu’à Roubaix nous sommes champions. On y mange des kebabs-frites, on y croise tout autant des hommes en Nike et djellaba que des émigrés fiscaux qui font leur beurre avec pour slogan « la vie, la vraie ! » et la ville réputée comme « la plus pauvre de France » s’est rachetée un peu de fierté en reprenant à son compte le légendaire I love New York… Peut-être le temps est-il maintenant venu de proclamer haut et fort : je suis Roubaix !?

Si je suis en colère quand on s’en prend à la réputation de la ville que j’aime, si je suis blessé quand on caricature Roubaix, si j’en fais une question d’amour propre, c’est bien que quelque part je suis Roubaix. J’en suis convaincu : je suis Roubaix parce que je place ma confiance dans mes concitoyens. Aujourd’hui, plus que jamais, je suis Roubaix parce que je crois qu’avec sa fougue et son sens du combat collectif, ma ville dessine aujourd’hui les contours de la société de demain. Je suis Roubaix parce que pris par mes propres contradictions je revendique à la fois la Liberté de conscience pour chacun et la Fraternité indispensable à la survie de l’humanité. Je suis Roubaix parce qu’à l’exemple de l’espace public qui devrait réunir les quartiers, je crois qu’il n’y a possibilité pour ceux qui souhaitent exprimer des convictions religieuses de le faire que si on accorde une place suffisante à la laïcité. Je suis à la fois Charlie et Roubaix, parce que les caricatures dont on nous affuble doivent nous faire réfléchir sur nos propres préjugés ; parce que pour lutter contre toutes les situations de discriminations, en tant qu’hommes, en tant que femmes, nous avons de très sérieux progrès à faire en matière d’Egalité.

Enfin et surtout, je suis Roubaix parce que je n’ai pas peur de propager ces nobles idées !

Et si on arrêtait de véhiculer bêtement les clichés…

Il y a dans les médias et la politique des mots valises comme le « vivre ensemble » qui finissent par ne plus rien dire tellement chacun les charge de n’importe quoi. Et puis il y a ceux qui, à l’évidence, sonnent juste parce que vraiment ancrés dans la réalité. Parmi ceux là j’affectionne tout particulièrement « les transports collectifs », cette idée qu’au-delà du déplacement pratique, écologique et pas cher d’un groupe, voyager se transforme en expérience collective où l’on partage aussi, en bien ou en mal, les sentiments que véhicule notre société.

Les communicants l’ont bien compris et je dois dire que la nouvelle campagne de communication de Transpole est belle de promesses. En choisissant le slogan « vous allez aimer être libre » on nous annonce le bonheur de vivre à plein une métropole, je cite : « irrésistible, active, moderne, effervescente, surprenante !» sauf que… à bien regarder les portraits que l’on nous impose, parce qu’il ne suffit pas d’afficher une belle fille venue d’Afrique noire pour se dédouaner d’un vrai engagement pour la diversité, nous sommes bien vite coupés dans notre élan vers la modernité.

Faisons attention… qu’est-ce qu’on nous montre vraiment? Un papa sympa qui rentre du boulot, une jolie mamie qui prend sa petite fille modèle sous son aile, un jeune rappeur très propre sur lui et une femme que le fait de dépenser sans compter semble mettre en transe… ?! Certes on veut nous vendre du bonheur mais il y a comme un truc qui fleure bon la fatuité, comme un petit goût de périmé dans ces fausses belles idées…

A ne voir les petites filles qu’en sucre, les ados en bêtas, les hommes en benêts, les femmes en écervelées et réduire les séniors à leur odeur de sainteté, ceux qui doivent affronter l’adversité du quotidien pour trouver un emploi, remplir leur frigo, se faire soigner, tenter d’avoir des enfants qui réussissent… risquent d’être nombreux à ne pas s’y retrouver et à rester longtemps sur le quai avant d’espérer raccrocher les wagons avec la société !

Dans une France qui cède petit à petit à la tentation du rétrograde ne nous étonnons alors pas que les journalistes comparent les travaux d’une gare à « une vieille dame qui se fait relifter » et que des maires machos n’aient toujours pas compris « qu’il n’y a pas que l’auto dans la vie ». A ce train là les fascistes en gilets jaunes autoproclamés « agents de sécurité » n’attendront pas le printemps pour renouveler leurs descentes et nous réveiller…

Oui, chaque fois que je prends le métro je rencontre des gens qui parlent fort, jettent des papiers et sentent mauvais. Mais plutôt que de me laisser conter des histoires à la sauce « petit Nicolas », permettez-moi de vous dire que je vois aussi de nombreux gestes simples, discrets et attentionnés de Nordistes qui renouvellent modestement une promesse de plus de 200 ans : celle d’agir en faveur de l’Egalité. Et si au final, bien loin des communicants qui en font toujours des tonnes, en dégageant le passage, en laissant sa place, en ayant un mot aimable ou en partageant un encas, les transports en commun, au-delà de nous déplacer d’un point A à un point B réussissaient l’exploit de faire avancer ne serait-ce qu’un tout petit peu les mentalités ?

« Stop Crève : je l’ai lu, je l’ai vu et je l’ai entendu causer »

Une semaine, il m’a fallu plus d’une semaine, et encore… Je me suis concentré, prenant la plume cinq, six, dix fois (oui bon, je prends encore la plume, le clavier ça vient après ; je m’améliore de jour en jour !) avant de penser que j’ai enfin écrit quelque chose d’acceptable… enfin d’acceptable… «  Cavanna est mort » : ce n’est pas acceptable ! Jamais je n’aurais imaginé que cela puisse arriver un jour. Pourtant, il nous avait bien prévenus et nous, bien sûr, on ne l’a pas cru le grand escogriffe, toujours à se vanter…

Situation inconfortable aux amis, pris entre leur tristesse et le respect de ce qu’il était et de ce qu’il expliquait de la mort : inutile et grotesque. Evidemment on pleure…Cet homme a accompagné des moments si importants dans nos vies : j’ai pratiquement appris à lire avec lui gamin, je criais « je l’ai pas lu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer ! », ce qui ne manquait pas d’étonner les amis de ma mère qui lisaient hara-Kiri ; ma mère, elle, rigolait doucement…

Cet homme a forgé ma conscience de citoyen : toujours apprendre, toujours se laisser aller à la curiosité, toujours respecter les autres, toujours combattre les cons, oui « bête et méchant » (mais pas con !). Toujours caresser l’utopie : dans son livre « Stop Crève », il expliquait pourquoi la vie serait plus belle si on ne mourait plus ! Cet homme a éveillé mes goûts littéraires, surtout en B.D. : bien sûr que sans lui, pas de Gébé, pas de Wolinski, pas de Reiser, de Cabu … et, j’imagine, pas de Boucq non plus ! Rendez-vous compte : j’ai parlé avec Reiser… j’ai même un album dédicacé et, dans 15 jours, à  Roubaix, à la librairie Autour des mots, je vais rencontrer Cabu (pas tout seul j’espère). Tout ça c’est Cavanna !

Je me forçais à continuer à acheter Charlie Hebdo parce que j’aimais ses chroniques (en ce moment, aussi pour les vignettes de Dubout). Cet homme là a créé des moments de plaisirs inoubliables (…et sa voix ! quand il parlait, on l’écoutait, bien obligés…). Ca paraît bête à dire mais ça a été un plaisir de pleurer avec lui quand il a perdu Maria. J’en ai des frissons en y pensant ; les mêmes frissons que quand j’ai vu apparaitre l’alerte Libération sur mon téléphone : « Cavanna est mort à 90 ans ». Cet homme m’a fasciné et… il m’a appris à ne pas être fasciné par les autres. Il fait partie des quelques hommes dont je me dis que j’aurais aimé vivre leur vie.

Une semaine pour écrire ça ? Oui, quand je dis que j’aurais aimé être Cavanna, c’est surtout parce que je rêve d’écrire comme lui… En attendant, je vais ressortir ses livres du deuxième rang de la bibliothèque, mais alors, pas question d’en prêter un ! A chaque fois j’oublie et, bien sûr, on ne me les rend jamais : donc pas de Cavanna qui sortira de chez moi. Vous n’avez qu’à les acheter après tout ! Pensez aux libraires : n’allez pas commander Cavanna sur Amazon, hein ?!

Je terminerai donc par plus gai que le titre : « je me suis aperçu que, si le travail bien fait est source de joies puissantes, la paresse savourée en gourmet ne l’est pas moins ».

…Cavanna, si je pouvais, je t’embrasserais!